G20 : Discours d’ouverture de M. Nicolas Sarkozy, Prsident de la Rpublique

Ouverture de la confrence du G20 consacre au renforcement de la dimension sociale de la mondialisation


DISCOURS DE M. NICOLAS SARKOZY, PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE



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Centre de Confrence Ministriel (Paris) — Lundi 23 mai 2011

Mesdames et Messieurs les Ministres, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs,

Il y a un peu moins de trois ans, l’t 2008, la crise financire qui couvait depuis des mois s’aggravait brutalement et entranait l’conomie mondiale au bord du gouffre.

La faillite de l’une des plus grandes institutions financires amricaines tait l’origine d’une crise de confiance sans prcdent. Le systme bancaire mondial tait sur le point de s’effondrer. En quelques semaines les financements bancaires s’taient taris, entrainant le monde dans une crise conomique d’une gravit exceptionnelle. Ce sisme, car ce fut un sisme, provoqu par un fonctionnement anarchique des marchs financiers se propageait alors inluctablement au reste de l’conomie, dtruisant partout la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat.

A la suite de cette crise, j’ai promis aux Franais de tout faire pour rformer ce capitalisme financier qui nous avait conduits au dsastre, car c’est bien le capitalisme financier qui nous a conduits au dsastre. Et si certains l’ont oubli et voudraient recommencer les comportements d’hier, il faut que nous les arrtions. On ne peut pas accepter de reconnatre les mmes situations que celles dont nous venons peine de sortir.
C’est pourquoi j’ai souhait que la Prsidence franaise du G20 s’attaque aux racines de la crise et pose les bases d’une rgulation efficace des marchs financiers. Le mot rgulation n’est pas un gros mot, il n’y a pas de march sans rgle. Le march sans rgle n’est plus le march. Il faut dans le mme temps identifier et runir les conditions d’une croissance qui apportera nos populations le bien-tre et la confiance dans le dveloppement.

Il apparat indispensable de renforcer la dimension sociale de la mondialisation.

La crise, que nous venons de traverser, a eu des effets dvastateurs sur le march du travail : 30 millions de chmeurs en plus en moins de deux ans. Voil le rsultat de l’anarchie qui a rgn dans les marchs financiers et certain nombre d’institutions financires. 30 millions de chmeurs en deux ans. Voil, leur bilan ! A ceux qui me disent : qu’il ne faut pas trop de rgles , voil le rsultat d’institutions financires prives qui n’ont pas voulu tre rglementes. 30 millions de chmeurs en deux ans.

Dans la plupart des rgions du monde, ces effets de la crise ne sont pas encore rsorbs ; dans certains pays mme, ils se sont aggravs.

Ces consquences dramatiques de la crise ont mis nu certains dsquilibres de la mondialisation. Les excdents accumuls par les uns ont servi financer les dficits des autres, mais une chose est sre, c’est que les ingalits se sont accrues partout.

L’lvation du niveau de vie moyen, qui est une bonne nouvelle, ne cache plus aujourd’hui le ressentiment des damns de la mondialisation. Entre le milliard de personnes les plus pauvres et le milliard de personnes les plus riches, l’cart du PIB par habitant s’est accru de 60% sur les sept dernires annes. Dans la majorit des pays de l’OCDE, si l’extrme pauvret a recul, dans le mme temps, les carts entre les plus riches et les plus pauvres se sont creuss.

La mondialisation cre des tensions douloureuses et ces tensions sont multiformes : tensions pour les entrepreneurs, confronts une concurrence de plus en plus forte. Ce qui est bien, sauf que cette concurrence n’est pas toujours loyale, ce qui est un grave problme. Tensions pour les millions de travailleurs sans protection sociale. Tensions pour les familles et les communauts dstructures par les dlocalisations. N’oublions pas non plus la pression migratoire qui trouve sa source dans des ingalits d’aujourd’hui et dans les drames cologiques de demain.

Par l’action du G20, nous avons pu amortir l’impact de la crise financire et conomique sur nos socits. Nous avons pu viter le protectionnisme et le repli sur soi. Mais il faut aller plus loin. La coordination des plans de relance a t un pas dans la bonne direction.

Nous avons mis en œuvre des mesures pour prserver le secteur financier. Les institutions financires ont du coup retrouv le sentiment national, alors mme que les grandes institutions financires prives nous expliquaient, avant la crise, qu’elles taient des entreprises monde qui n’avaient pas de nationalit. Pendant la crise, celles qui n’avaient aucune nationalit, ne se sont pas tromps de guichet ! Elles ont retrouv, comme par miracle, leur nationalit ! Les mmes qui expliquaient que l’intervention des Etats taient illgitimes et que, si d’ailleurs, les Etats avaient t grs comme eux, ils seraient en faillite. Mon Dieu ! Nous avons bien fait de ne pas nous inspirer de leurs pratiques. Ont t bien heureuses, ces institutions de trouver la signature des Etats pour garantir leur propre crdibilit. Ce n’tait pas, il y a un sicle, Mesdasmes et Messieurs, c’tait il y a quelques mois encore.

Ensemble, nous avons dcid de tout mettre en œuvre pour limiter l’impact de la crise et pour protger l’emploi. Mais croire que la crise est une simple parenthse, ce serait, j’emploie un mot fort, mais auquel je pense : irresponsable . La crise n’a pas t une parenthse, elle a t le rvlateur de disfonctionnement et d’anarchie, et les mmes causes produiraient demain les mmes effets, si nous ne les rformons pas puissamment.

Le prambule de la constitution de l’OIT, qui n’a pas t rdig hier, puisqu’il a t rdig en 1919, l’issue d’une des guerres les plus meurtrires de notre histoire, nous rappelle opportunment qu’ une paix universelle et durable ne peut tre fonde que sur la base de la justice sociale .

Les rvolutions en cours au Proche et au Moyen-Orient dmontrent que cette aspiration la justice sociale est partage dans toutes les rgions du monde, mais dmontrent aussi que la rponse cette attente ne peut plus se faire au seul niveau national.

Pendant des dcennies, la rponse tait exclusivement nationale. D’ailleurs, mme nous, en Europe, nous avions prvu que nos systmes de retraite, nos systmes de sant, nos systmes de protection taient nationaux et non pas communautaires.

Les choses ont chang et il est dsormais indispensable de mieux coordonner nos actions nationales, de jeter les bases d’une gouvernance conomique mondiale dont le G20 est la prfiguration.

Aujourd’hui, les grandes institutions ont fait un remarquable travail, cher Monsieur le directeur gnral SOMAVIA. Je sais que l’Organisation internationale du travail est depuis longtemps engage dans la mise en œuvre d’une gouvernance internationale plus juste et plus efficace.

La "Dclaration sur la justice sociale pour une mondialisation quitable" (2008) et le "Pacte mondial pour l’emploi" (2010) ont propos des lignes directrices qui nous engagent tous, en tant qu’tats membres de l’OIT. Et en juin 2010, la confrence internationale du travail a justement soulign la ncessit d’amliorer la cohrence entre les politiques conomiques, financires et sociales, et entre les institutions qui les portent.

Je veux aussi rappeler que des objectifs de plein emploi figurent dans les textes fondateurs du FMI et de l’OMC.

Nous pouvons galement nous rjouir que la Banque mondiale adopte prochainement une Stratgie sur la protection sociale et le travail . Elle s’est par ailleurs associe de nombreuses initiatives pour dvelopper des filets sociaux cibls vers les plus dmunis comme le programme Bolsa familial au Brsil dont je tiens saluer le ministre des Affaires sociales, Carlos Eduardo GABAS.

Les banques rgionales de dveloppement, elles aussi, prennent de plus en plus souvent en compte la mise en œuvre des droits et des principes fondamentaux.

La conviction de la France est que nous devons aller plus loin.

Le G20 doit prendre la responsabilit de cette ambition nouvelle parce qu’il rassemble les principaux membres des organisations concernes.

Notre objectif, c’est de mettre en place de nouveaux outils pour une cohrence renforce ; c’est de faire en sorte que la mondialisation s’appuie sur le progrs social pour renforcer le progrs conomique.

Je suis convaincu que l’ouverture et la mondialisation sont des opportunits mais nous ne pouvons pas accepter que cela entrane un accroissement insupportable des ingalits ou du chmage. Pensons qu’il y a 8 personnes sur 10 dans le monde qui n’ont aucun systme de protection sociale. Qu’un tiers des individus dans le monde n’ont accs aucun service ou tablissement de sant. Qu’il y a un milliard d’habitants, le milliard le plus pauvre dont l’esprance de vie est de 51 ans, quand l’esprance de vie du milliard d’habitant le plus riche est de 80 ans.

Il faut sortir de ces impasses de la mondialisation. Je voudrais faire passer cette ide, que la mondialisation est incontestablement un progrs, il n’y pas d’autre stratgie possible que d’accepter la mondialisation. Mais parce que nous l’acceptons, nous devons la rguler et viter les impasses de la mondialisation.

Pour cela il me semble que nous pouvons agir sur trois leviers :


- Tout d’abord, encourager le dveloppement de socles de protection sociale.

Je sais, je suis Franais, donc suspect de ce point de vue. Je voudrais m’en expliquer avec vous.

Je ne crois pas un modle social unique, je n’y ai jamais cru. Mais la crise nous a montr l’intrt des mcanismes de protection sociale pour amortir les effets de la crise conomique.
Je veux dire par l qu’un socle de protection sociale peut tre un lment du dveloppement conomique et je voudrais dfendre cette ide. Il n’y a pas d’un ct le social et de l’autre l’conomie. Dans un pays comme la France si nous avons connu une rcession moins forte que celle d’autres pays europens, pratiquement l’une des moins fortes, c’est parce que nous avions ce systme de protection sociale qui pendant la crise a agi comme un systme de dveloppement conomique. C’est une nouvelle faon de prsenter les choses mais je crois qu’elle est intressante et je crois qu’elle mrite d’tre partage. Les conomies se portent mieux lorsqu’il existe des rgimes de protection sociale efficaces, parce qu’ils conduisent amliorer la productivit des salaris et favoriser une croissance quilibre et durable. On ne s’en rend pas compte quand la croissance va bien mais quand cela va mal, on comprend ce que nous nous appelons l’importance des stabilisateurs. La protection sociale agit comme un stabilisateur conomique.

Je sais bien que la construction dans chaque pays d’un socle de protection sociale prendra du temps. Il ne s’agit videmment pas d’imposer aux pays les plus pauvres les normes et les systmes sociaux des pays les plus riches.

Mais nous devons progresser. Nous disposons des travaux de la commission que prside Mme BACHELET et qui fait un travail remarquable avec tous ses membres, dont Martin HIRSCH que je salue. Mais il faut que nous avancions. Et parfois il m’arrive de penser que j’aimerais que l’OIT tape du poing sur la table plus fort parce que je ne suis pas sr que par la seule courtoisie, la seule diplomatie, nous finissions par avancer la vitesse qu’impose la crise.


- Ensuite, et je remercie Xavier BERTRAND de l’avoir engag, nous devons mettre l’emploi au cœur de nos choix conomiques.

Nous sommes tous d’accord pour favoriser une croissance forte, durable et quilibre, c’est l’objectif central du G20.

Mais sommes-nous certains que les politiques sociales et les politiques d’emploi ont toute la place qu’elles mritent dans nos stratgies de sorties de crise ? Je ne le crois pas. L’OCDE et le BIT l’ont montr dans les travaux qu’ils ont dj raliss : si nous voulons retrouver en 2015 le niveau d’emploi qui prvalait avant la crise, il faut crer 110 millions d’emplois dans l’ensemble des pays du G20, soit 22 millions par an pour retrouver le niveau d’emplois d’avant la crise. Je ne dis pas que cela se fera parce que l’on mettra l’emploi au cœur de nos stratgies de sortie de crise. Mais ce que je sais, c’est que si on ne le met pas, cela n’a aucune chance de se faire.

En ce domaine, je veux souligner le pas important qui a t franchi au niveau europen, chre Christine et Cher Laurent, avec le pacte pour l’euro.

En s’appuyant sur l’expertise de l’OCDE et du BIT, les pays du G20 pourraient rflchir aux moyens de faciliter l’accs des formations professionnalisantes, au dveloppement de l’alternance, ou l’anticipation des besoins de comptences et d’orientation. Cela doit tre un sujet majeur du G20.

L’ensemble de ces questions nous ramne galement la mesure du bien-tre et du dveloppement dans nos socits. Je souhaite redire ici ma conviction que l’instrument du PIB ne peut rsumer notre perception des enjeux conomiques et sociaux. Si nous ne mesurons que la quantit de croissance nous passons ct d’une ralit. Les indicateurs ne peuvent tre uniquement des indicateurs quantitatifs. Ils doivent galement tre des indicateurs qualitatifs.

Les recommandations de la commission STIGLITZ-SEN-FITOUSSI et les travaux de l’OCDE sur des nouveaux indicateurs de bien-tre, cher Angel GURIA, doivent nous permettre de mieux prendre en compte les dimensions sociales et environnementales de la croissance. Tout simplement parce que si les pays qui se soucient du social et de l’environnemental n’en ont aucune reconnaissance dans les indicateurs de la croissance, pourquoi voudriez-vous qu’ils se soucient du social et de l’environnemental ? Puisque a ne serait jug au mieux en n’en tenant pas compte, au pire comme un handicap.


- Le troisime levier est celui du respect accru des droits du travail.

Vous connaissez mon engagement sur ces questions. La prsidence franaise demande d’instaurer entre les Nations un systme de rgles qui tire tout le monde vers le haut, nous devons refuser une concurrence sans rgle qui entranerait tout le monde vers le bas.

Et que l’on ne vienne pas nous faire le procs d’tre contre le libre-change ou l’conomie de marchs. De toutes les fibres de mon engagement politique, je suis pour le libre-change et pour l’conomie de marchs. Mais les valeurs qui sont les ntres, si cela conduit tirer tout le monde vers le bas, est-ce que nous ne faisons pas fausse route ? Auquel cas prenons le pays qui a le salaire les plus bas et la protection sociale la plus basse et alignons-nous sur lui. Si on fait comme cela, croyez-vous que le monde sera plus heureux, plus stable, plus sr ? Ne peut-on pas viser une harmonisation vers le haut ? Je m’adresse au directeur gnral de l’OIT : la France ne peut pas accepter que les huit conventions de l’OIT sur les droits fondamentaux du travail ne soient pas ratifies par tous les membres du G20, qui sont par ailleurs pour le plupart membres de l’OIT.

Je voudrais insister sur ce point. Si un pays est membre d’une organisation, car personne n’est oblig d’tre membre de l’OIT, et que l’OIT fixe huit normes comme socle minimum de protection sociale, comment comprendre que ces huit normes ne soient pas ratifies par ces paus ? Je demande au directeur gnral de l’OIT d’assurer une grande publicit sur ces normes de l’OIT et sur l’application de ces normes. Ce n’est pas un modle social unique, c’est un socle social minimum.

Ces normes, ce sont par exemple l’interdiction du travail des enfants, du travail des prisonniers. Certains pourraient penser que ce n’est pas assez ambitieux, mais rendez-vous compte, c’est un minimum ! Et maintenant que l’OIT participe au G20, ce que la France a dfendu, je souhaite que cette question soit clairement pose la face du monde. Qui applique les huit normes ? Qui ratifie la convention ? Et qui peut tre contre a ? Personne. Bien sr il faut mettre de l’nergie lutter contre la tentation du protectionnisme, parce ce n’est pas la solution, mais mettons la mme nergie lutter pour l’application des huit normes minimum. A ce moment-l, les citoyens du monde comprendront que la mondialisation peut tre un progrs.

Je voudrais terminer en vous disant qu’il serait contre-productif de retomber dans les vieux dbats qui voudraient opposer dimension conomique et dimension sociale de la mondialisation. Chacune a besoin de l’autre. Je ne suis pas naf, cela exige de renoncer certains rflexes et nous ne ferons pas tout en un jour. La prsidence franaise a ainsi pu s’appuyer sur les travaux des sommets de Pittsburgh et de Washington. Nous passerons nous-mmes le relais au Mexique. Nous associerons les partenaires sociaux la marche du G20, parce que sinon, c’est la lgitimit mme du G20 qui se trouverait pose. Ce n’est pas une petite affaire. La France a beaucoup fait pour la cration du G20 et donc vous ne trouverez aucune critique du G20 dans ma bouche. C’est formidable d’avoir un G20 des chefs d’entreprises, mais les partenaires sociaux doivent tre associs aux travaux du G20.

Le fait que, depuis Pittsburgh, les partenaires sociaux, patronats et syndicats, participent aux discussions du G20 consacrs aux enjeux sociaux constitue mes yeux une avance considrable. Mais maintenant que vous tes face face, ou cte cte, il faut que cela produise des rsultats.

La confrence qui nous runit aujourd’hui est importante ce titre. Pour la premire fois des ministres du travail et des reprsentants des partenaires sociaux vont dialoguer avec les dirigeants des grandes organisations internationales pour rflchir aux moyens de renforcer la dimension sociale de la mondialisation.

Je souhaite que vos dbats abordent tous les sujets, pour mieux rvler les obstacles que nous aurons surmonter. Une mondialisation plus forte, qui profite davantage aux salaris et au progrs social, telle est l’ambitieuse feuille de route qui vous est confie. Je serai trs attentif aux propositions que vous formulerez, comme le seront les peuples du monde entier.

Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est impossible ! C’est simplement difficile, mais si ce n’tait pas difficile, d’autres s’en seraient occups avant nous. Mais si vous ne vous en occupez pas, alors nous serons dans une situation qui, elle, risque de devenir absolument incontrlable. C’est a l’enjeu. Chacun a ses ides, chacun a ses contraintes, c’est difficile pour tout le monde, mais en se parlant, en se rencontrant, en laborant des stratgies, je crois qu’on peut crdibiliser cette ide : progrs conomique et progrs social vont de pair. Ils ne sont pas antinomiques.

Faisons un effort les uns envers les autres, sortons des postures habituelles, les libres changistes sans cœur ou les gnreux sans vision. Nous sommes au XXIme sicle qui sera le sicle o on tournera le dos aux idologies, ces idologies qui ont fait tant de mal au XXme sicle. Soyons pragmatiques et soyons convaincus que le maximum des citoyens du monde doivent profiter des progrs conomiques gnrs par la mondialisation. C’est la seule voie possible pour nous et ce sera l’ambition de la prsidence franaise.

Je vous remercie.

Dernière modification : 24/05/2011

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